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Le début d' Ombre « Elle » Chapitre 1 - 16 ans ! Je connais déjà vos critiques. Vous allez me dire que l’image que je donne de mes parents est caricaturale, exagérée. Je les voyais pourtant ainsi quand j’avais 16 ans. Est-ce une forme de rébellion liée à mon adolescence? Une manière d’expliquer mes actes ? Je ne sais pas, je n’ai jamais pu en parler à un psy. Ce qui est sûr, c’est que je ne les porte pas dans mon cœur, il n’y a plus de place pour eux. Vous allez commencer par vous foutre de moi ! Je m’appelle Marcel Marcel! Je n’ai jamais réussi à savoir si mon père était ivre lorsqu’il est passé à la mairie pour déclarer ma naissance ou si c’était volontaire, mais le résultat est là. Marcel Marcel. Quand j’étais gamin, à l’école, tous mes potes me chambraient. Enfin, si je dis mes potes, c’est une façon de parler. Parce que des copains, des vrais, je n’en avais pas beaucoup. Un ou deux peut-être, et encore, ils ne tenaient pas l’année. Je pense avoir très tôt inventé le concept des amis Kleenex. Néanmoins, celui qu’on rejetait régulièrement, c’était moi. Avec les filles, ce n’était pas mieux. Mon désert sentimental a commencé dès ma naissance avec une mère qui n’en avait que le nom, mais pas l’appétence. Honnêtement, je ne me souviens pas d’un seul moment de tendresse de sa part. Elle s’occupait bien de moi, mais comme un travail à faire, une activité, rien de plus. J’étais une de ses tâches journalières, calée entre la vaisselle et un semblant de ménage. Surtout, crime de lèse-mère, je la dérangeais pour regarder ses cinq ou six heures quotidiennes de télé. Pour ça, pas de souci, elle y consacrait le temps nécessaire. À la maison, les sentiments n’avaient pas leur place. Les torgnoles, par contre, tombaient régulièrement et sans équivoque. Il y avait toujours un moment de libre pour cette activité familiale. C’était l’unique moyen que mes parents avaient trouvé pour résoudre les conflits. Bon, je ne vais pas chercher à faire pleurer dans les chaumières, mais visiblement, j’ai plus été dressé qu’élevé ou même, simplement éduqué, mais là, on frôlait l’injure pour eux. Ce que j’admirais de mon père, c’est qu’il aimait les filles, la musique et la moto. Cependant, je dois atténuer mon propos quant à ce dernier détail. Le seul deux roues en sa possession était une vieille mobylette des années 70, la fameuse bleue1 Elle était hors d’âge, toute rafistolée, mais mon daron y tenait autant que si c’était la plus belle des Harley et ne la chevauchait qu’accoutré d’un cuir et d’une tenue complète de motard. Avec le recul, l’image du chef de famille vole en éclat, il était franchement ridicule. Pour ma part, étant gosse, je le voyais comme un héros malgré l’abus d’alcool dont je n’étais pas réellement conscient et les coups qui tombaient quand ça le chantait. Mais attention, lui seul pouvait se le permettre. Si quelqu’un d’autre s’avisait à m’insulter ou me frapper en sa présence, il se transformait en un lion défendant sa progéniture. Lui, exclusivement, avait le droit de lever la main sur moi, sauf lorsque, de temps en temps, il laissait ce privilège à ma mère. Il était normal qu’ils partagent les mêmes jeux, ça crée une complicité, c’était bon pour l’équilibre de leur couple. Il fallait voir son changement d’attitude quand quelqu’un cherchait à me réprimander, il redevenait le père protecteur dont je rêvais. Pas très longtemps pour mon malheur. Régulièrement, il m’en retournait une en me disant que tout était de ma faute et que j’énervais les autres. Côté musique, j’imagine qu’il a vraiment fait mon éducation et j’ai vite appris à avoir les mêmes goûts que lui. Son credo, uniquement le rock ! Plus c’était violent, mieux c’était. Il m’a traîné à des concerts dans lesquels j’ai perdu une bonne partie de mon audition à force de me coller près des enceintes surpuissantes dont je sentais le souffle. Plus tard, vers 14 ans, ce fut au tour de mon pucelage de s’en aller avec une « vieille » de plus de 20 ans. Je l’imaginais être la première d’une liste sans fin. Il m’a aussi enseigné ses propres valeurs, y compris les inavouables. D’abord, se méfier de tous les étrangers, surtout ceux qui n’ont pas notre couleur. Ça, c’était son leitmotiv principal, sa règle de vie. Toutes les raisons étaient bonnes à prendre. Soit, ils ne mangeaient pas comme nous. Ou bien ils n’avaient pas la même religion, ce qui lui permettait de se souvenir d’avoir été baptisé tout en oubliant qu’il pillait régulièrement le tronc des églises ou qu’il volait des objets pieux pour les revendre en trouvant pour excuse : « Ça coûte cher de t’élever, et Dieu me doit bien ça ». Il m’a appris aussi à me méfier des homos, des lesbiennes, et toutes les pratiques n’étant que des déviances à ses yeux. Plus jeune, il avait été marqué par un graffiti sur un mur « L’homosexualité se transmet de bouche à oreille ». Déjà qu’il ne lisait rien d’autre que les pages de sports et rarement en totalité, pour lui, cette phrase avait été une révélation, un message en direct du créateur. Une discussion avec Jésus- Christ autour d’une bière n’aurait pas été aussi efficace. Suite à cette découverte essentielle à ses yeux, il m’était impossible de croiser quelqu’un pour lequel le moindre soupçon d’homosexualité planait. Je me souviens encore de sa diatribe : — Mon fils (oui, je redevenais son fils quand il voulait m’informer des difficultés de la vie), aujourd’hui je dois te révéler quelque chose d’important. J’avais une dizaine d’années au moment de cette conversation, et à cet âge on écoute son père, d’autant plus que dans le cas contraire je savais à quoi m’attendre. — J’ai lu quelque part (il ne pouvait décemment pas dire que c’était sur un mur) qu’une maladie se transmet de bouche à oreille. Ça veut dire que tu peux l’attraper uniquement en entendant ou en parlant à la personne infectée. Alors, si tu vois un garçon qui a une manière de s’exprimer, de marcher comme une fille, ou qui aime la danse, la cuisine ou pire, la couture, tu changes de trottoir. Je t’interdis de lui adresser la parole, tu entends bien ? JE TE L’INTERDIS. Comment aurais-je pu ne pas l’entendre, il était en train de me hurler son interdiction à la figure ! Était-ce une façon de chercher à me protéger d’une maladie qui m’était inconnue ? Mais à partir de ce jour-là, j’ai été obligé de m’éloigner d’un copain turc dont le père couturier voulait lui transmettre le métier. Tu parles, être Turc en plus de la suspicion d’être homo, c’était trop pour mon avenir et ma récente éducation paternelle. J’ai commencé à observer tous ceux de mon âge pour étudier leurs comportements et à rapporter, fier de moi, les résultats de mes enquêtes auprès de mon géniteur. De son côté, il se chargeait de communiquer ces informations détenues de source sûre à tout le voisinage. Cette situation nouvelle a créé quelques dégâts collatéraux, je dois le reconnaître. Quelques parents se sont rebellés, mais c’est difficile d’aller contre la vindicte populaire une fois que les doutes sont installés et propagés. Certains déménagements précipités ont débuté, dont cette famille turque avec leur fils, efféminé, c’est sûr. Mon ancien camarade se préparait à partir sous les quolibets moqueurs de ses ex-copains d’école. On venait de m’enseigner la haine, le rejet et la délation. Lourd programme pour se lancer dans la vie. Les dernières personnes dont mon père tenait à me mettre à l’abri, les filles ! « Toutes des garces ». Je devais apprendre à en profiter, c’était normal à ses yeux. Mais plus tard, en trouver une pour me marier. Et il était de son devoir de m’instruire sérieusement à ce sujet. Son descriptif de la femme parfaite était précis : elle ne devait pas nécessairement être belle, pour ça je pouvais en rencontrer beaucoup d’autres. Et surtout éviter les trop intelligentes, ou qui font des études, elles n’apportent que des problèmes. Par contre, elle doit savoir tenir une maison, faire la cuisine, être fidèle et disponible... Tout le contraire de ma mère. Toutefois, elle n’était pas plus agréable qu’instruite ce qui rentrait dans les critères paternels, mais la signification de « femme d’intérieur » lui était totalement inconnue. À croire que mon père pouvait donner des conseils tout en étant incapable de les suivre totalement. Toutefois, selon ses directives, j’avais tout le temps nécessaire pour trouver l’épouse idéale, en attendant je devais profiter de la vie et des filles de passage. De plus, avec un clin d’œil appuyé, il continuait à me divulguer son enseignement en insistant lourdement sur le fait que le mariage n’empêchait nullement de s’amuser de temps en temps. « Après tout, nous ne sommes que des mâles » me lâchait-il suivi d’un rire gras. Depuis, j’ai coupé les ponts avec ma famille. Ils n’ont jamais cherché à me retrouver ni moi à les revoir. Je ne sais même pas s’ils sont encore en vie et j’avoue que je m’en fiche royalement. Après cette enfance et adolescence durant lesquelles j’ai été confronté à l’absence maternelle et une domination paternelle par trop musclée et alcoolisée, le jour de mes 16 ans je me suis offert mon premier véritable cadeau d’anniversaire, la liberté. Tous les ans, aussi loin que mes souvenirs remontent, j’avais droit à un unique présent de sa part, un baba au rhum. Je mangeai le gâteau, il buvait l’alcool avec toujours la même sempiternelle phrase avant de s’exécuter « Ce n’est pas pour les gosses, c’est une boisson d’homme ». Pendant des années, je l’ai regardé faire en souriant bêtement, et même avec une certaine admiration. Puis le temps passant, je me demandais pourquoi il ne m’offrait pas un dessert à mon goût. Les dernières années, j’ai fini par comprendre que le cadeau était en fin de compte le sien. Mon anniversaire était une bonne excuse pour profiter d’un verre d’alcool supplémentaire. Du coup, le jour de mes 16 ans, j’ai saisi l’assiette, bu le fond et lui ai tendu le reste d’un air narquois. Pas content le père, mais alors pas du tout! Heureusement qu’avec les années, j’avais acquis de la vitesse et lui de l’embonpoint. Ça m’a permis d’échapper à la colère paternelle en m’enfermant dans ma chambre. Le soir même, une fois l’orage passé, aidé par les quelques canettes écoulées dans son gosier régulièrement à sec, je me suis préparé un sac avec ce qui me semblait nécessaire, le peu d’économies que j’avais de côté, agrémentées du contenu de son portefeuille vidé pendant qu’il dormait comme une souche et j’ai pris la fuite. Qu’avais-je appris de cette éducation à base d’humiliations, d’insultes et un taux zéro de sentiments ? Que le rock, c’était génial s’il était agrémenté d’une bonne dose de bière, que les filles sont toutes faciles si on les force un peu, que la baston c’est bien quand on a l’équipement physique, ce qui n’était pas mon cas! Tous les malheurs sont la faute des étrangers qui viennent nous envahir, et la famille est en péril à cause des pédés et de tous ces invertis qui veulent se marier. Le reste, le travail, le respect, la politesse, ce n’était pas pour moi, j’étais un mec, un vrai et à partir d’aujourd’hui le monde m’appartenait. C’est dans cet état d’esprit et avec mes certitudes que je commence réellement ma vie seul. À 16 ans, je viens de ma banlieue parisienne isolée et sordide. Ces quartiers éloignés des transports en commun de nuit, obligeant la population à végéter sur place. Cette nuit, je m’évade de cette prison à ciel ouvert et monte à la capitale, Paris ! 16 ans + 1 jour Il est minuit passé. Je prends la fuite à pied avec mon sac à dos défraîchi contenant toute ma fortune. Mon départ pour une nouvelle vie se limite au strict minimum, et mes économies ne demandent qu’à fondre comme neige au soleil. Je suis libre, tout en ayant conscience d’être déjà dans le pétrin. Je m’échappe le plus loin possible de cette cité et de mes parents, sans but précis, au hasard. Puis, au petit matin, je finis par attraper le premier bus. Il roule au travers de ce crépuscule annonciateur d’une belle journée d’été. Enfin, je me retrouve dans le métro en resquillant et pénètre dans ce qui est pour moi le Graal, Paname. La présence de contrôleurs m’oblige à descendre au centre de Paris dans une station fortuite. De là, je me laisse guider par la simple curiosité des rues et des immeubles me plongeant dans les siècles antérieurs. Je sais, je sens que mon avenir est ici, dans la capitale. Cette première matinée s’écoule en complète indépendance, à marcher sans but, au hasard. Pour moi, tout est à découvrir. Je passe un long moment à regarder l’eau de la Seine couler, assis sur un des bancs de pierre d’un ancien pont dont je ne me souviens plus de son nom sur le moment. Et soudainement ça me revient comme un trait d’humour, le Pont-Neuf. Je n’ai pas de carte et me déplace au hasard, mais j’ai la perception de me diriger vers le nord. Une bonne partie de la matinée a déjà défilé. Je décide d’acheter deux sandwichs et n’en mange qu’un après en avoir découvert le prix prohibitif. Le second sera pour plus tard. Je dois commencer à apprendre à me restreindre. Je me rends compte durant ma première leçon de vie solitaire, qu’une journée s’écoule vite. Je n’imagine pas où je vais pouvoir passer la nuit. Lors de mon départ, cette question ne m’était pas venue. L’hôtel, c’est impossible à mon âge, puis mes finances ne le permettent pas. Je prends rapidement conscience que partir à 16 ans peut être un fardeau. Mais c’est trop tard pour rebrousser chemin, je vais devoir trouver une solution. Je pense tenter la drague, et arriver à dégoter une fille acceptant de m’héberger ce soir. Après quelques tentatives infructueuses et clairement vexantes, je me résous à dénicher un petit coin tranquille dans un parc pour y dormir. Coup de chance, je suis né en début d’été. En partant le jour de mon anniversaire, je peux me reposer à la belle étoile. Je plains les sagittaires dans la même situation se retrouvant en plein hiver durant leur première nuit. Pour ma part, j’ai les piafs qui m’accompagnent. Enfin, ça, c’est l’image d’Épinal que j’ai envie de donner. Celle que je préférerais. En vérité, mes compagnons du moment sont plutôt les rats alléchés par mon reste de sandwich. J’avoue, comme un grand nombre de Parisiens, ne pas ressentir une quelconque attirance pour ces bestioles. Par contre, elles semblent m’apprécier particulièrement et ne me lâchent pas de la nuit, jusqu’à ce que je finisse mon casse-croûte. Il était hors de question que je capitule aussi facilement et que je partage mon repas. J’aurais aimé m’allonger dans l’herbe mais je préfère me recroqueviller sur un banc inconfortable afin d’éviter de sentir des présences hostiles se faufiler le long de mon corps durant mon sommeil. Je finis par m’assoupir par intermittence. Dormir à la belle étoile, dans un bois ou sur une plage a certainement quelque chose de bucolique, mais quand on fait la même expérience en pleine ville, la faune n’est pas la même. Ça commence par ces rongeurs, vite relayés par les habitants du quartier promenant leurs chiens accoutumés à pisser près de toi pour bien montrer que tu n’as rien à faire dans le quartier. Enfin, je dois penser aux habitants de la rue qui louchent sur mon sac, mes chaussures, mon argent, mes fringues. En gros, ceux qui considèrent que tout ce qui t’appartient est aussi à eux... surtout à eux d’ailleurs. Je dors d’un œil, mon couteau bien visible dans la main, prêt à défendre mes précieux biens. 16 ans + 2 jours Autant l’avouer, mon réveil est difficile après cette nuit entrecoupée de moments de veille. Je me sens sale. Je suis autant fatigué que lorsque je me suis allongé. Pas très réparateur ce premier bivouac. Je dois vraiment dénicher un endroit pour me reposer si je veux tenir le coup. Même si je ne me fais pas trop d’illusions sur l’hypothèse d’être recherché par mes géniteurs, un garçon de seize ans qui traîne dehors peut alerter la police ne soupçonnant pas mon passé. Je sais maintenant que mon sac et tout ce qui se trouve à l’intérieur intéressent les différents clochards de mon espèce. La nuit, c’est bien pour faire la fête, mais pas pour dormir. Je décide de réfléchir à mon avenir proche, qui se limite à la journée en cours, devant mon unique petit luxe de cet instant, un café. Une brasserie de l’autre côté du boulevard me tend les bras. Je vais pouvoir m’installer au bar, le service en terrasse n’est pas dans mes moyens. Pour le moment, je ne ressemble pas trop à un paumé, mais plutôt à un touriste ayant l’air perdu. Un regard curieux peut quelquefois changer une vie. Est- ce un signe du destin, ou un petit démon qui se manifeste, une affichette collée sur la porte annonce « recherchons personne même débutant pour plonge ». Quand le serveur me pose mon café, j’en profite pour lui demander si cette offre est toujours valable. Sans faire plus attention à moi, il prend ma monnaie tout en désignant de l’index, son patron travaillant derrière la caisse enregistreuse. Le hasard de mes pérégrinations de la veille m’a entraîné entre Barbès et Pigalle. Le tenancier de ce bar a bien la tête de l’emploi dont mon cerveau se fait l’écho dans ce quartier de Paris. Il est grand, gros, adipeux, et son faciès de commerçant sculpté depuis de longues années lui a collé un sourire permanent sur le visage. À côté de cette montagne de muscles et de graisse, je redeviens très vite un gamin de seize ans. Tout de suite, je prends conscience que je dois montrer ma détermination et être poli si je veux décrocher ce job, ce qui n’est pas mes premières qualités. — Bonjour monsieur, je viens vous voir pour votre proposition de travail. C’est toujours valable ? Il me regarde avec étonnement. Je m’attends à ce qu’il me parle de mon âge : — Ouais, c’est toujours bon, mais tu es français ! Ma réponse m’échappe sans même me laisser le temps de me rattraper : — Vous avez remarqué ça tout de suite ? Un sourire presque imperceptible se dessine sur son visage. — Petit, ne commence pas à te foutre de moi. Ce que je veux dire, c’est qu’il est rare que ce boulot attire un français. Ce sont plutôt des émigrés qui s’intéressent à ce job, tu dois vraiment être dans la merde pour avoir envie de faire ce travail ingrat. Quel âge as-tu ? — Seize ans depuis hier m’sieur. — Bon, pour commencer, t’as l’âge de travailler et t’as l’air poli, c’est déjà ça. Tu as une pièce d’identité ? Je lui tends ma carte et attends sa réaction. — OK, on va essayer. Après tout, tu peux faire l’affaire. Je t’explique les règles. Ici, c’est une brasserie et nous faisons deux services de restauration, à partir de midi jusqu’à quatorze heures trente et le soir, de dix-neuf heures à minuit. Tu arriveras vers onze heures trente pour avoir le temps de manger avant le premier service et finiras à quinze heures puis, pour le second, c’est dix-neuf heures pour terminer à minuit trente. Tu seras nourri avec toute l’équipe avant de débuter chaque service. Parfois, certains soirs, nous fermons plus tôt quand il n’y a pas suffisamment de clients, mais les vendredis et samedis, c’est plein. Tu seras payé au SMIC, plus les pourboires qui sont divisés à parts égales entre tout le personnel en fin de semaine. C’est un complément plutôt sympa, tu verras. Ça te va ? — Oui monsieur. C’est super. — On va passer au bureau pour les papiers et si tu peux commencer dès ce midi, c’est parfait. — Pas de problème monsieur, je suis totalement disponible. Il fait signe à l’un des serveurs qui prend sa place derrière la caisse et nous nous dirigeons vers ce qu’il appelle son bureau. En fait, c’est une remise sans fenêtre avec une table, un ordinateur hors d’âge, deux anciennes chaises de bar qui doivent dater de la dernière guerre, et quelques photos et affiches de spectacles de cirque accrochées aux murs. En le voyant se laisser choir sur le siège, je me fais la réflexion qu’à une autre époque on fabriquait du solide, du durable. Aujourd’hui, une chaise moderne confrontée au même exercice rendrait l’âme immédiatement. Là, elle ne bronche pas. Elle résiste de ses quatre pieds semblant conçus pour toutes les épreuves. Il s’installe face à la chose qui ressemble à un ordinateur, mais aurait plus sa place dans un musée que dans cette arrière-salle. Après une attente paraissant interminable pour que le vieux PC s’éveille, une image finit par apparaître. Je suis incapable de définir si elle est en couleur ou en noir et blanc... peut-être en bleu et beige, je ne sais pas, mais c’est original. J’observe un écran qui doit avoir mon âge, ce qui pour ces machines-là équivaut à remonter à l’époque des dinosaures. — Allez, hop, on commence. On va faire ton contrat de travail. Nom, prénom, adresse et numéro de sécurité sociale. — Hum... Marcel, Marcel, sans adresse pour le moment et je ne connais pas mon numéro de sécu. — Marcel, c’est ton nom ou ton prénom ? — Les deux ! mon nom c’est Marcel et mon prénom aussi. — Ho! putain, c’est du lourd! Ils ne t’aimaient pas tes parents ? — Après seize ans de réflexion, je considère que non. — Et tu n’as pas d’adresse? Tu es à la rue? C’est ça? — Oui, je suis arrivé la nuit dernière. Mais s’il vous plaît, ne les prévenez pas, et la police non plus. Je ne veux pas retourner chez moi. — Tu sais, dans le quartier, informer les flics n’est pas courant. Et pour tes parents, si tu es parti de chez eux, c’est certainement que tu avais de bonnes raisons. Mais je ne peux pas te laisser dans la rue. Alors, écoute, j’ai une chambre à l’étage qui pourra te dépanner. Ce n’est pas super, mais ce sera mieux que rien. Si tu es un tant soit peu bricoleur, je te demanderai d’y faire quelques petits travaux et en contrepartie, tu ne payeras pas de loyers dans l’immédiat. Ça te va? — Bien sûr, c’est génial, merci beaucoup monsieur. — Tu vas commencer par arrêter de m’appeler monsieur. Moi, c’est Robert ou « patron » pour ceux qui bossent ici. Donc, à partir de maintenant, plus de « monsieur » entre nous! Je te montre la chambre. Prends ton sac, pour ton numéro de sécu, je m’en occupe. Nous ressortons du restaurant dont je ne remarque le nom qu’à ce moment, « La brasserie des glaces », pour franchir un portail adjacent. Nous montons un escalier branlant, ce qui n’a rien d’étonnant en voyant l’état de l’immeuble. Au premier étage, Robert ouvre une porte et je rentre pour la première fois dans mon futur « chez-moi ». Le tour en est vite fait. Une seule pièce dans laquelle le meuble principal est le lit, une mini salle de bain avec un lavabo, un bidet, une douche dans laquelle je tiens tout juste, et un W.C. Puis un angle qui devait être aménagé en un coin cuisine à une époque antédiluvienne. Par contre, je bénéficie d’une grande porte-fenêtre avec un minuscule balcon plongeant sur la rue contiguë. Cette ouverture est superbe et donne une lumière impressionnante. C’est petit, sale, les murs sont couverts d’un papier peint rococo et cloqué. La moquette ne ressemble à rien, mais a dû être cataloguée comme produit de luxe il y a longtemps. Pourtant, je m’y sens déjà bien. Robert m’avoue subrepticement que c’était une chambre louée à l’heure aux filles de joie travaillant devant le restaurant. Depuis plusieurs années, il l’a rachetée pour éviter d’avoir des prostituées en face de chez lui. Alors, autant m’y installer. Je jette mon sac sur le lit d’où bondit un nuage de poussière. Robert me donne les clés, et en sortant, me dit : — Voilà, tu es chez toi. Je te prépare de quoi nettoyer et on se retrouve tout à l’heure pour le premier service. Comme tu l’as certainement remarqué, le coin cuisine est condamné. Ce n’était pas vraiment pour une étude culinaire que les clients venaient ici. De toute façon, tu manges midi et soir avec l’équipe et durant tes jours de repos tu trouveras bien à te débrouiller en attendant d’obtenir un micro-ondes et un frigo. Une fois seul, je reconnais bénéficier tout de même d’une chance exceptionnelle. Dans la même journée, dégoter un boulot et un endroit où me loger était inespéré. Mes détracteurs estimeront que je suis dans mon élément en me retrouvant dans une chambre utilisée par des prostituées, moi qui ai toujours considéré les filles comme des objets. Mais mon premier réflexe n’est pas d’imaginer ce qui a pu se passer ici, mais me réjouir d’avoir un job, de quoi manger chaque jour et un toit au- dessus de la tête. Je suis au milieu de cette pièce en me demandant par où commencer le nettoyage, quand un fait étrange se manifeste pour la première fois. Mon ombre, projetée par la lumière crue de cette matinée d’été à travers la fenêtre, entreprend de se transformer. Au début, c’est presque imperceptible. Pourtant, je remarque qu’elle prend des rondeurs, des seins, et de cette masse noire, seuls deux yeux blancs et éclatants me fixent. J’ai eu trop de chance lors de cette matinée. Ça ne pouvait pas durer sans que quelque chose d’inhabituel ne se produise. Le petit moment de bonheur se mue en délire. Je me frotte les yeux en continuant de regarder cette ombre qui, a priori, ne paraît pas être la mienne. Pourtant, étant seul dans la pièce, je dois bien admettre qu’elle ne peut appartenir qu’à moi. En la détaillant un peu plus, je me surprends à la trouver étonnamment bien roulée, même si ses traits ne sont pas très précis. J’aimerais bien rencontrer la personne l’ayant perdue, elle ne semble pas manquer de qualités esthétiques. Me rendant compte des inepties que je suis en train d’imaginer, je m’envoie une grande claque. Je dois me ressaisir. Je suis en plein délire. La fatigue ajoutée à la découverte de cet ancien lupanar n’arrange certainement pas les choses. Je referme les yeux un instant, essaie de me décontracter, et quand je les rouvre, mon ombre est redevenue celle dont je suis habituellement accompagné. Je dois reconnaître qu’elle est beaucoup moins sexy. Par contre, c’est rassurant, elle me correspond nettement mieux. C’est étrange, c’est la première fois que je fais attention à ce détail, et je ne dois pas être le seul. Qui a déjà eu l’idée d’observer attentivement son ombre ? Quelqu’un frappe. Sur le pas de ma porte, une femme bien en chair, avec un seau, un balai, une serpillière et des produits de nettoyage me regarde avec un sourire laissant apparaître des chicots jaunes dont certains sont manquants. — Bonjour, Robert m’a demandé de vous donner ça en passant. Alors, c’est vous qui allez habiter ici ? Je la connais bien cette chambre, ça fait plaisir qu’elle reprenne du service. — Hèèèè... attendez, vous êtes une prostituée? Parce que moi, je n’ai rien à voir là-dedans. Je fais la plonge et Robert me dépanne en m’hébergeant. J’ignore ce qui a pu se passer dans cette pièce. Je ne tiens même pas le savoir ! — Je confirme mon garçon, mais correction, j’étais une fille de joie. Ça fait bien longtemps. Plus personne ne voudrait de moi aujourd’hui ou alors je devrais tomber sur un amateur de gériatrie. Je suis trop vieille pour ces jeux coquins maintenant. Toi, par contre, tu pourrais avoir du potentiel. Arrête de me regarder avec ces yeux de poisson mort, tu croyais peut-être que je suis venue nettoyer à ta place? Détrompe-toi, tu vas t’en charger tout seul comme un grand. Allez, je te laisse cet attirail, on se croisera certainement, j’habite au troisième. Bye bye, mon garçon, fais un bon coup de propre dans cette chambre pleine de souvenirs salaces. Elle en a besoin ! me dit-elle en regardant à l’intérieur avant de refermer la porte. Je l’entends monter l’escalier d’un pas lourd et reste là, muet comme une carpe, avec mon matériel de parfait homme de ménage quand je perçois une voix derrière moi : — Alors, elle te plaît la vieille? J’avais pourtant cru comprendre que tu me trouvais pas mal... ! Bordel, qu’est-ce que c’est encore ce délire ? Qui est rentré dans ma chambre, et comment ? Je me retourne en lâchant balai et serpillière ! Personne ! — Aïe, tu ne pourrais pas balancer tes trucs ailleurs que sur moi ? Je regarde au sol et aperçois mon ombre en train de se frotter le bras en me fixant de ses yeux blancs exprimant une colère bien visible. — Ce n’est pas vrai ça, à peine nous débutons une vie sans cachotteries, et tu commences à me maltraiter. Tu crois franchement que c’est de cette manière que tu gagneras ma sympathie ? Déjà que tu n’es pas quelqu’un qu’on peut qualifier d’intellectuel en plus d’être macho, maladroit, malpoli, raciste, antisémite, misogyne, homophobe et j’en passe. Si tu veux intéresser une fille comme moi, tu devras le mériter.
Seul face à moi-même. Chapitre 1 — Le réveil — Ohhhh, ma tête… Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Sous le coup de la douleur, j’ai du mal à ouvrir les yeux, et ne me souviens de rien. Qu’est-ce que j’ai eu ? Sans doute un accident de voiture, mais je n’arrive pas à retrouver la mémoire. Je parviens, après un peu de concentration et de volonté, à puiser suffisamment de force en moi pour observer l’endroit où je me trouve. Il fait sombre. Est-ce comme ça la fin ? Suis-je dans l’antichambre de la mort ? Ce n’est pas possible, je suis trop jeune pour tout arrêter maintenant. C’est prématuré. Je dois me focaliser sur ma douleur pour comprendre ce qui m’arrive. Non, je sais que ce n’est pas un accident de voiture, je ne m’en souviens pas. Le problème c’est que je ne me rappelle rien. C’est le vide. Et cette douleur derrière la tête, pourquoi ? Je suis allongé, et laisse le temps s’écouler. J’ai l’impression d’être six pieds sous terre et attends de retrouver mes esprits. Je ressens d’étranges sensations. Je suis à la fois angoissé par la confrontation avec l’inconnu, par le manque de contrôle, et en même temps je m’efforce de garder une certaine sérénité devant cette impression d’être parvenu à la fin de ma vie. J’ai peur et suis curieux en même temps. Qu’est-ce qu’il peut m’arriver de plus après tout ? Et soudainement, comme si une décharge électrique m’avait sorti de ma léthargie, je décide de me révolter contre la nature. Je me concentre pour comprendre ce que j’ai bien pu subir. Quelques images morcelées commencent à me revenir. Je me souviens avoir été agressé, frappé par-derrière et avoir partiellement perdu connaissance. Je passe ma main doucement pour me frictionner la nuque. Je me rends compte, au contact de la moiteur du sang coagulé, avoir été plus fortement cogné à l’arrière du crâne que je l’imaginais. Je ne parviens pas encore à recoller tous les morceaux de ce qui m’est arrivé. J’écarquille lentement les yeux et en même temps je respire un grand coup pour m’aider à reprendre tous mes esprits. Je jette un regard circonspect autour de moi et découvre un lieu inconnu. J’observe cet environnement proche, mi-étonné, mi-apeuré. Ma première sensation, c’est ce silence, lourd, pesant, inhabituel, presque artificiel. Et puis cette odeur, un mélange entre un air poussiéreux et de renfermé. Je commence à distinguer que je suis dans une pièce sombre, sans fenêtre, semblant être un sous-sol. Le seul filet de lumière vient du dessous d’une porte, je la détaille avec difficultés dans la pénombre. Ce n’est pas un caveau funéraire, je ne suis pas mort, mais enfermé. Je me trouve sur un lit dont j’entends les ressorts grincer à chacun de mes mouvements. Appuyé sur un coude, j’ose à peine bouger, chaque geste relance ma douleur. Je suis libre de me déplacer et ça me rassure de ne pas être attaché. Je me rallonge doucement le plus silencieusement possible, comme un enfant ne voulant pas réveiller ses propres cauchemars, et essaye de remettre de l’ordre dans ma tête. Cette souffrance persistante me sert de point de départ, et très graduellement, d’abord dans le désordre, les images de mon agression me reviennent. Je me concentre pour la revivre plus précisément et forcer ma mémoire à retourner au moment décisif où tout a commencé. Mais aussi pour mieux en conserver les détails, profondément en moi. J’ai peur et je ne comprends pas ce qui m’arrive ! « Je suis dans notre maison, prêt à partir au travail. Comme un rituel matinal auquel toute la famille est attachée, j’embrasse ma femme, Sylvie, et fais un signe de la main à Dani, mon fils de dix-huit ans, plus loin dans la cuisine. Il est devant son petit déjeuner et révise ses cours. Il faut toujours qu’il étudie ses cours au dernier moment et j’ai du mal à comprendre qu’il puisse être aussi bon avec une telle désinvolture. Il fait tout avec légèreté, comme si rien n’avait vraiment d’importance. Quand je pense aux efforts que j’ai dû faire pour retenir les miens à son âge, je dois avouer que j’éprouve presque de la jalousie en constatant son aisance et sa facilité. Ce qui est évident, c’est qu’il ne tient pas ses facultés de moi. Je sors de notre maison de banlieue, il est tôt, le ciel est voilé, il fait 14° ce matin. Nous sommes mi-septembre et après les fortes chaleurs de l’été, j’apprécie cette fraîcheur matinale. J’ai l’esprit léger, j’aime partir de bonne heure le matin pour éviter de rencontrer trop de monde sur la route. Au moment de monter dans ma voiture garée légèrement plus loin le long du trottoir, une camionnette blanche s’approche. Pensant à quelqu’un cherchant son chemin, ce qui arrive fréquemment dans mon vieux quartier où les rues se croisent et virent dans tous les sens, je pivote doucement vers la personne assise à la droite du chauffeur. Une jeune femme, je crois. J’ai à peine eu le temps de me tourner vers elle, que, d’un coup, la porte latérale s’ouvre, et sans avoir pu réagir, je ressens un violent impact derrière la tête et m’effondre sur la portière de la camionnette. Dans un réflexe automatique, je m’accroche un instant au rétroviseur et finis par glisser à terre, les yeux mi-clos et presque inconscient. Je me sens tiré par deux puissants bras qui me soutiennent sous les aisselles. Avec vivacité, je suis jeté sans ménagement à l’arrière. Je ressens encore cette sensation d’être allongé à plat ventre sur un sol métallique, à gémir et tenter de me relever en maugréant des insultes à l’attention de mes agresseurs. Un second coup, plus violent que le précédent, me fait définitivement sombrer dans un coma profond dont je n’émerge que maintenant. » Je me souviens du silence dont mes assaillants ont fait preuve. Pas un son, pas un mot n’est sorti de leurs bouches. Je suis quelqu’un de rationnel, il y a forcément une explication à ma situation, et j’aimerais comprendre ce qui se passe. Je suis persuadé que ces imbéciles se sont trompés de cible. Rien ne me prédisposait à être enlevé, et en y réfléchissant, j’avoue ne pas trop savoir qui pourrait l’être. Ça ne peut pas être moi qui étais visé, ce n’est pas possible. Tout à ma réflexion, je m’assois sur le bord de cette couche et inspecte plus en détail la pièce dans laquelle je me trouve. Mes yeux s’habituent tout doucement à la pénombre qui m’entoure, et il me semble effectivement être dans une cave. Il fait moins sombre que je ne le pensais à mon réveil, une faible lumière blafarde venant du plafond me permet de mieux distinguer le lieu dans lequel je suis enfermé. Au sol, un béton brut, froid, poussiéreux et sec. Je sens cette fraîcheur, propre aux sous-sols, qui s’insinue dans tout mon corps. Malgré mes chaussures, j’ai cette sensation d’avoir les pieds glacés qui se propage en moi, et vient s’ajouter à l’angoisse que j’éprouve depuis mon réveil. Je suis sous le choc, j’ai froid, j’ai peur. Je commence par découvrir la paillasse sur laquelle je suis assis. C’est un vieux lit blanc métallique des années 1960, du type qu’on imagine dans un orphelinat ou un hôpital d’après-guerre. Je suis sur un matelas nu, souillé d’auréoles peu engageantes. Dessus, il y a un oreiller usé par le temps, peut-être rempli de chiffons, et deux couvertures dans le même état de salissure que le grabat. En voyant ce spectacle, instinctivement, je me relève pour fuir cette saleté. La crasse me rebute, et sans être un extrémiste de la propreté et de l’aseptisation, j’ai toujours ressenti le besoin de vivre dans un lieu sain, rangé et nettoyé. Je me retrouve plongé aux antipodes de mes règles d’hygiène. Le plafond est bas, je ne suis pourtant pas bien grand, et les bras à peine levés, je le touche sans effort. Il est en béton comme le reste de la pièce, mais une température tiède et réconfortante s’en dégage. Un bruit sourd et intermittent auquel je n’avais pas encore fait attention me fait penser à une chaudière à l’étage au-dessus. Ce qui expliquerait la chaleur qui s’en dégage. Je me sens encore faible, je me déplace doucement jusqu’à un mur que je longe à l’aveugle. Je ne distingue toujours rien précisément. Un angle droit m’oblige à me diriger vers la gauche et je continue de suivre mon fil d’Ariane jusqu’à ce que mes jambes butent dans un objet dur. Ce sont des toilettes. Cette fois, je suis surpris par la propreté qui tranche avec le reste de la pièce, elles semblent neuves. Juste à côté, il y a un lavabo avec une serviette et un gant, posés sur le bord. J’y trouve aussi quelques ustensiles de toilette, une brosse à dents, du dentifrice, un rasoir électrique à piles et un savon de Marseille dans son emballage. Ces dernières découvertes me rassurent et m’angoissent en même temps. Je vais pouvoir me rafraîchir et nettoyer la plaie suintant derrière la tête, mais cet aménagement laisse penser que mes ravisseurs prévoient de me retenir plusieurs jours. J’ouvre le robinet, un filet d’eau tiède en sort immédiatement, accompagné d’un petit bruit d’écoulement dans la tuyauterie d’évacuation. Je regroupe mes mains pour former une coupelle et m’asperge la figure. J’ai la gorge sèche, une soif terrible. Je fais couler l’eau jusqu’à ce qu’elle soit la plus froide possible et, me servant du gobelet à dents, j’en bois de longues goulées. Mon besoin immédiat apaisé, je remplis le lavabo d’une eau chaude bienfaitrice, et y plonge mon visage après avoir pris une grande inspiration au maximum de ce que mes poumons supportent. Je reste ainsi durant tout le temps que j’arrive à retenir mon souffle, et au dernier moment je ressors la tête en inspirant tout cet air qui me manque déjà. J’ai tellement envie de me sentir vivant que j’ai l’impression de ressusciter, d’exister, en étant au bord de l’évanouissement. Je ressens un besoin irrépressible d’être maître de mon corps et de ma vie, alors je recommence le même exercice une seconde fois, puis une troisième. Enfin, éreinté, en sentant mes artères gonflées par le flux sanguin, je m’arrête et reprends conscience de ma situation. J’ai toujours une douleur lancinante derrière la tête, et j’applique le gant mouillé et chaud sur ma contusion de laquelle quelques croûtes de sang coagulé tombent dans le lavabo. Ma plaie superficielle commence à se fermer légèrement et je maintiens mon pansement improvisé dessus en espérant sa cicatrisation par crainte qu’elle s’infecte. Je m’assois sur le couvercle des toilettes en attendant que l’eau tiède fasse son effet. J’ai l’impression de me sentir mieux physiquement, mon corps s’est réchauffé et l’inflammation s’est atténuée. J’ai le moral à zéro, car je finis par admettre avoir été enlevé, être enfermé, et je ne sais ni où, ni par qui, ni pourquoi. Tout de même ragaillardi, je repars. Je me dois de continuer à inspecter cette pièce. Je me dirige vers le filet de lumière pour m’approcher de la seule ouverture semblant présente, la porte. Elle est en fer, épaisse et certainement capitonnée. Mes premiers coups portés ne résonnent pas, ils sont étouffés. Je comprends immédiatement qu’il est inutile de m’acharner dessus, j’aurais beau crier et frapper, personne ne pourra m’entendre. Le silence régnant autour de moi me donne l’impression d’être enfermé dans une tombe, mon futur caveau. J’efface vite cette image délétère de mon imagination pour me concentrer sur la réalité. J’ai fini le tour du propriétaire, et le constat est rapide, cette cave est équipée du strict minimum, un lit, des w.c., un lavabo, rien de plus. Ni table, ni chaise, ni tabouret. Je retourne m’asseoir sur le seul siège de mon cachot, ce lit crasseux, sans une grande envie, mais c’est l’unique endroit qui s’offre à moi. Je me sens abattu et révolté en même temps. Une rage folle envahit tout mon corps, mes tempes résonnent sous les battements de sang circulant violemment. Je me rue vers cette porte et tape de toutes mes forces, sans contrôle, je hurle ! — Sortez-moi de là, qui êtes-vous, bordel, qu’est-ce que vous me voulez ? Les mêmes cris, les mêmes questions sont répétés à maintes reprises, à tue-tête sans même que j’en ai conscience. Le temps n’existe déjà plus. Au bout d’un moment, écroulé sur le sol, dos contre cette unique possibilité de sortir s’offrant à moi, éreinté, j’ai l’impression d’être abandonné. Des larmes coulent toutes seules, incontrôlables. J’ai beau les essuyer d’un revers de manche pour essayer de conserver un semblant de dignité, imperturbablement, un nouveau flot vient remplacer les précédentes. Mon cerveau est partagé entre l’abattement et la révolte. Je me relève avec toute l’énergie du désespoir. Je ne vais pas me laisser faire comme ça, je vais me battre… enfin, je tente de m’en persuader, de me donner du courage sans bien savoir quelles solutions pourraient s’offrir à moi. Instinctivement, je jette un coup d’œil à ma montre. — He merde, disparue ! Décidément, tout va mal. Je me souviens que nous sommes le mardi 12 septembre 2017. Et moi qui avais une journée de fou de prévue à mon laboratoire. Je me laisse à nouveau glisser au sol le long de la porte. Je reste là, avachi, penché en avant, la tête sur mes genoux repliés. J’ai l’impression de fondre sur moi-même, comme une vieille bougie. J’ai envie de disparaître. Je suis atterré, absent, silencieux, osant à peine respirer. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même, une matière inerte déposée dans une cave, un objet dont on a voulu se débarrasser et l’oublier à jamais. Je ne sais pas combien de temps dure ce moment d’absence. Quand je commence à en sortir, je trouve le courage nécessaire pour, à défaut d’avoir une solution pour m’enfuir d’ici, au moins essayer de réagir. Je décide de mettre par écrit ce que je suis en train de vivre et ressens. Même si ma séquestration est de courte durée, je ne veux pas que mes souvenirs soient altérés, modifiés ou mal interprétés. Il me faut absolument laisser un témoignage le plus précis possible de mon enlèvement, au cas où je ne m’en sorte pas. En plus j’ai la sensation maintenant d’être là pour longtemps et ferai ce qu’il faut pour tout noter, coucher sur papier mes défis et les solutions s’offrant à moi. Mes réflexes d’ingénieur reprennent le dessus, ce besoin, sans cesse, de tout consigner, tout codifier, ne rien oublier des manipulations qui sont faites. Ici, l’objet de l’expérience, c’est moi. Je serai à la fois le sujet de l’étude et le chercheur. Je regarde dans la poche intérieure de mon costume, et trouve mon stylo… plein de confiance, je fouille mes autres poches à la recherche de mon téléphone portable. Ça aurait été trop beau de le retrouver, j’ai espéré un instant pouvoir appeler les secours et faire cesser ce calvaire. Mais je dois me rendre à l’évidence, je suis complètement démuni, plus de téléphone, plus de papier d’identité. Je n’ai plus que mon stylo qui a dû échapper à la vigilance de mes kidnappeurs, et quelques pièces dans un vieux porte-monnaie. Tout le reste a disparu, même la photo de ma femme et moi prise par Dani durant nos dernières vacances au bord de la mer. Je me dirige, d’un pas automatique et plus assuré, jusqu’aux toilettes pour y prendre le rouleau de papier hygiénique posé sur la chasse d’eau. Ce n’est pas l’idéal, mais à défaut de mieux, ça fera l’affaire pour y transcrire mes témoignages. En passant à côté du lit, je me saisis de la couverture et retourne près du seul rayon de lumière suffisamment fort dans cette pièce me permettant de mettre en place mon projet, le dessous de la porte. J’y étale l’espèce de plaid, m’allonge dessus, à plat ventre, et débute la rédaction le plus soigneusement possible. Je n’ai pas une très belle écriture, et l’utilisation quotidienne de l’informatique ne m’a guère donné l’habitude de l’améliorer. De plus, le faire sur du papier toilette ne facilite pas l’exercice. Tout doucement et avec application, je commence à remplir mon carnet de bord, « Nous sommes le mardi 12 septembre 2017, mon nom est Amjad Belli, je viens d’être enlevé par des inconnus et suis détenu dans une cave. On m’a assommé à côté de ma voiture près chez moi alors que je partais au travail et j’ai été emmené, inconscient, dans une camionnette blanche. Il y avait un homme au volant, certainement une femme à côté et un autre homme à l’arrière. Je ne sais pas où je suis retenu et pourquoi on m’a enlevé. Je ne sais pas quelle heure il est, je n’ai plus de montre. Je ne sais pas non plus combien de temps je suis resté inconscient sur ce lit, mais le sang de ma plaie au crâne était presque coagulé à mon réveil. Rien ne me permet pour le moment de savoir où je me trouve. J’ai peur, plus parce que je n’ai aucune explication pour l’instant, que peur de mourir, je préfère ne pas y penser et mettre de côté des idées morbides pour le moment. » Qu’écrire de plus ? Je ne sais rien ! Je continuerai au fur et à mesure, quand j’aurai plus d’informations. Pour le moment je suis bien obligé de me contenter de ce court résumé sur ma situation. Je range délicatement mon stylo dans ma poche, et le tout début de mon carnet de bord sous le matelas, ramasse la couverture et retourne m’allonger sur le lit en ignorant son état pitoyable. Je n’ai que ça, je suis déprimé et me fous pas mal de savoir à qui ou à quoi il a pu servir par le passé. C’est le seul endroit de ma geôle à être un tant soit peu chaleureux. La tête appuyée sur l’oreiller, les bras le long du corps, sans bouger, j’essaye de me détendre. Je fixe le plafond dans la pénombre, les yeux grands ouverts, comme hypnotisé et commence doucement à penser. « Nous sommes le mardi 12 septembre 2017, mon nom est Amjad Belli, j’ai 55 ans, je viens d’être enlevé par des inconnus et suis détenu dans une cave. Je ne sais ni par qui, ni pourquoi, la seule chose que je sais, c’est que je veux revoir ma famille, je ferai tout mon possible pour ça. Mais surtout, je veux vivre et comprendre. Le mot me revient comme un mantra, pourquoi, pourquoi, pourquoi ? Et déjà, pourquoi moi ? Je ne suis rien ni personne d’important pour justifier un tel acte. Je ne l’ai jamais été, même quand j’étais gosse. Comment être quelqu’un quand tu es le cinquième enfant d’une fratrie de huit, d’une famille venant d’Algérie ? De plus, le premier à naître sur le territoire français, et ce n’était pas facile à vivre tous les jours. Je suis un de ces milliers de français issus de l’émigration qui sont perçus en France comme des étrangers devant s’intégrer et en Algérie comme des touristes qui apportent des devises. Nulle part, je n’étais vraiment chez moi, ni au bled, ni ici. Pourtant, ce n’est pas faute pour mon père de nous avoir éduqués dans l’amour de la France. Lui, il s’était battu pour elle durant la guerre d’indépendance d’Algérie et était loin de se douter que ses propres enfants seraient, plus tard, rejetés. Comme beaucoup de pères maghrébins, il m’a élevé dans la tradition de l’Islam, l’amour de la France et la nécessité de faire des études. “Étudie à l’école, aime ton pays et respecte le Coran”, c’était sa devise ! “La France a accueilli ta famille et ton avenir est ici. Tu ne dois pas oublier tes origines, mais ce ne sont que des souvenirs, aujourd’hui tu dois construire ta vie et ça doit être ton seul but, elle t’appartient”… Dans un certain sens, mon père était un philosophe. Quand j’étais gamin, qu’est-ce qu’il a pu me saouler avec ça ! Il m’a fallu bien du temps pour comprendre qu’il avait raison. Entre-temps, il m’avait donné envie de lire et de m’instruire. Je lui dois tout, mais il est mort quand j’avais vingt-cinq ans, avant que je puisse le remercier. Ma mère était, pour le regard d’un enfant, la mère idéale, celle qui s’occupait de nous. J’ai compris en grandissant que c’était une toute petite partie de sa vie. Elle tenait l’appartement impeccablement, il brillait tout le temps comme un sou neuf, et faisait toutes les tâches d’entretien. Mais le matin, vers cinq heures, quand nous dormions, elle partait faire le ménage dans les entreprises, pour que tout soit nettoyé avant l’arrivée des employés. Après, elle rentrait, s’occupait de nous, déposait les deux plus petits à l’école et en même temps, d’autres enfants de la cité pris au passage. Ensuite, elle allait travailler à mi-temps à l’hôpital pour, encore et toujours, faire le ménage. Elle faisait partie de toutes ces personnes indispensables que nul ne voyait. Celles qu’on appelle “l’autre” ou par “s’il vous plait”, ou bien “madame” parce qu’on ne se rappelle pas de son nom ou de son prénom. Ma mère est une anonyme ayant passé sa vie à travailler pour que ses enfants puissent bénéficier d’une bonne éducation, mangent correctement, et aient des fringues identiques aux autres, même si c’était de fausses marques achetées au marché. Toutes ces mères font preuve d’une force peu commune pour protéger leur famille. C’est à l’école, vers l’âge de 17 ans, que j’ai rencontré Sylvie, petite blonde aux yeux marron, avec un grand sourire accroché aux lèvres et toujours le nez dans un livre. Elle avait 12 ans. Elle aussi habitait la cité. Je ne le savais pas encore, mais j’étais déjà tombé amoureux d’elle. Je ne comprenais simplement pas à quoi pouvait ressembler l’amour. Le sexe oui, je connaissais au moins par les films et les photos échangées entre garçons. Mais le petit tremblement dans la voix, les mains moites et le cœur qui bat plus vite que d’habitude étaient des signes qui m’étaient complètement inconnus. Et puis, à 17 ans, une gamine de 12 ans c’est une fillette, l’idée de tomber amoureux d’elle ne m’effleurait même pas. Moi ce que je cherchais, c’était une adolescente de mon âge voulant passer pour une adulte ! » Tous ces souvenirs remontent à la surface. Je les avais oubliés, mis de côté, effacés par la vie professionnelle et le quotidien. Sous l’impulsion de ce stress soudain, cette peur de ne plus revoir mes proches, ils se mélangent et viennent m’apporter un semblant de réconfort. Je me remémore Sylvie lors de nos premières rencontres quelques années après. Elle était devenue adulte, encore plus belle, mince, ma séductrice. Toujours un livre sous le bras comme lorsqu’elle avait douze ans. Le goût de la lecture ne l’a jamais quittée, elle en a même fait son métier plus tard. Nous nous sommes revus, elle avait 19 ans, elle était dans une année décisive de ses études littéraires. Moi je commençais à travailler. Le hasard a voulu qu’en allant au cinéma un soir, nous soyons tombés face à face dans la file d’attente. Finalement, nous avons raté la séance et nous nous sommes retrouvés à évoquer nos souvenirs dans un café proche. J’ai appris alors la mort de son père dans un accident de moto. Elle avait 13 ans. Je comprenais mieux pourquoi à cette époque, soudainement, elle était devenue triste et renfermée. Elle avait gardé cette mélancolie enfouie en elle jusqu’à ce jour. J’étais la première personne à laquelle elle se confiait, et nous nous sommes rapprochés, doucement, sans rien brusquer, dans un respect mutuel. Il nous aura fallu plusieurs rendez-vous pour nous avouer ce que nous ressentions l’un pour l’autre. Ce temps passé à nous redécouvrir nous a permis de voir tout ce que nous avions en commun. Le même goût pour le cinéma, la curiosité culinaire, la découverte de modes de vie différents dans d’autres pays. Nous étions curieux de tout, ensemble, et sur la même longueur d’onde. Très naturellement, notre connivence s’est transformée en quelque chose de plus fort. De l’amitié, nous sommes devenus éperdument amoureux et avons commencé à bâtir des projets d’avenir. Après, tout est allé très vite. Nous avons emménagé ensemble dans un petit studio. Elle continuait ses études alors que je travaillais. Le week-end, nous allions à des concerts, au cinéma, partions visiter des musées ou des expositions. J’ai profité de ma décision de quitter mon emploi pour prendre le temps de faire notre premier voyage. Il restera gravé à vie dans ma mémoire. Nous sommes partis en auto-stop pour faire le tour de l’Espagne, et arrivés sur place, avons poursuivons jusqu’au Maroc. Durant les deux mois d’été, nous ne vivions de presque rien, couchions dans les campings ou à la belle étoile. Pour manger, nous n’étions pas bien difficiles. Je me souviens avoir fait les arrières des magasins pour fouiller dans les fruits et légumes destinés à être détruits pour y récupérer ce qui pouvait l’être. Au Maroc, nous avons rencontré une population pauvre, avec une chaleur humaine et un sens de l’accueil qui n’aura cessé de me questionner sur notre mode de vie en occident. Nous n’avions pas beaucoup d’argent, mais vivions heureux ensemble. Après quelques années de vie commune, nous avons décidé de nous marier, elle avait 22 ans et moi 27. Quel souvenir ce mariage ! Entourés de nos deux familles et nos amis, la fête a duré toute la nuit. Mais avant, il avait fallu négocier des deux côtés. La mère de Sylvie voulait absolument qu’il se déroule à l’église alors que mes parents insistaient pour les rites musulmans. Nous avons tranché, et décidé que ce serait un mariage civil. Ça n’a pas été facile à faire admettre dans les familles respectives, mais comme l’ont souligné nos deux mères, le principal, c’était que nous soyons heureux. Sylvie avait commencé à travailler comme prof dans le secondaire la même année, et nous voulions nous installer durablement ensemble. Pour nous, avoir deux activités professionnelles donc deux salaires changeait tout. Nous envisagions sérieusement désormais d’avoir un enfant et Dani est arrivé l’année suivante au mois de juin. Qu’est-ce que nous étions heureux à sa naissance, mais nous ne doutions pas que c’était si compliqué d’accueillir un nouveau-né tout en travaillant ! Heureusement, les trois premiers mois, Sylvie bénéficiait des congés scolaires. Dès la rentrée, il fallait nous organiser, et ce n’était pas le plus facile. Mais nous nous en sommes plutôt bien sortis, j’ai l’impression. Dani a été une belle réussite. Il est intelligent, volontaire et très sociable. J’ai le sentiment qu’il a bénéficié des traits de caractère de sa mère plus que des miens. Et en y repensant je vois Sylvie me regarder avec un air interrogateur qui semble me dire, « où es-tu ? » Je me raccroche à la vision de son visage et je fais le rêve d’entendre la douceur de sa voix qui m’apaise et m’appelle. Une lassitude lourde fait place à un sommeil qui me gagne. J’ai la sensation d’être drogué ou saoul. Trop de pression d’un coup. Trop de souvenirs. Trop l’impression d’être arrivé au bout du chemin. Trop le sentiment d’être dans une impasse. Trop de tout. J’ai besoin de me réfugier, de me protéger et, la fatigue aidant, je m’endors doucement, dans la même position, sans bouger, sans m’en rendre compte, allongé comme un mort. Les bras le long du corps, je ne lutte pas, je préfère fermer les yeux et laisser mon esprit être envahi de souvenirs pour me cacher ce présent que je refuse d’accepter.





